Photographie de Tama66/Pixabay
Odile se rit de tout, y compris de la vie.
Le jour où elle a dû faire ses adieux à la maison de famille, elle a perdu son insouciance.
Une étape qu’elle a franchie en prenant la plume.
La retraite bien sonnée, Odile continue de voyager en stop, portée par une énergie inaltérable. Elle ne conçoit pas de s’arrêter. Quel ennui ce serait ! Pourquoi renoncer à ce qui la fait vibrer ? Le mouvement, c’est sa jeunesse éternelle.
Odile a épousé son voisin de palier, un esprit libre comme elle. Ensemble, ils ont vécu au jour le jour : mobil-home, colocations impromptues… tout en mettant au monde trois enfants. Son tempérament nomade l’empêche de se fixer. Chaque idée en entraîne une autre, puis une autre encore. Une effervescence constante qui la rend insaisissable.
Dans ce chaos apparent, il y a tout de même un point d’ancrage : la maison familiale. Elle en avait hérité au moment parfait pour élever sa tribu, tempérer son tour du monde inachevé et accueillir amis, errants et âmes perdues. C’était un endroit simple, solide, où la vie pulsait.
Chacun apportait ce qu’il savait faire. Un tel avait passé une semaine à repeindre toute la cuisine, au pinceau. Un autre avait remplacé le vieux système d’évacuation, rendant les toilettes à nouveau respirables. Un troisième racontait des histoires aux enfants, sa voix grave tenant les plus petits en haleine pendant que les grands lavaient, clouaient, réparaient ou allaient à la ville pour gagner quelques sous.
Aux beaux jours, certains partaient marcher sous les grands arbres de la forêt voisine, immense et silencieuse. Ils s’en revenaient le panier rempli de fruits sauvages cueillis au détour d’un chemin. Le soir, toute la tablée s’en régalait, chacun se pourléchant les doigts, puis on sortait les cartes. Le salon résonnait de rires, de chamailleries bon enfant.
Personne n’était de passage par hasard.
Puis les enfants sont partis, les amis ont vieilli, et les parents ont eu besoin de se redécouvrir, sans cette nuée vibrante autour d’eux. La maison est devenue trop grande, trop lourde à entretenir. S’en séparer ? Impossible. Cette demeure était plus qu’un toit : c’était l’héritage, la mémoire de la lignée d’Odile. Sa mère l’avait reçue de sa propre mère qui elle-même l’avait reçue… et ainsi de suite.
C’était une maison-généalogie. En ouvrant la porte à de parfaits inconnus, Odile en avait déjà modifié la destination et trahi son clan, non sans scrupules. Quitter la maison pour toujours relevait de l’impensable. Malgré les injonctions de son homme et l’évidence de la nécessité de s’en séparer, elle s’accrochait, incapable de trouver une autre habitation satisfaisante, comme si son âme s’était encastrée dans les murs.
Au creux de ces murs, glacés l’hiver et toujours frais l’été, Odile écrivait. Elle consignait souvenirs et anecdotes sur cette maison. Mais accumuler des pages ne suffisait pas. Elle écrivait sans finalité, dans un joyeux désordre, à l’image de son existence.
« J’aurais besoin d’aide pour canaliser tout ce fatras et en faire un livre. » C’est ainsi qu’elle a pris contact avec moi.
Odile était une tempête d’idées. Travailler avec elle relevait du défi. Tout l’attirait, la détournait de l’objectif. Je dus m’armer de patience et de fermeté. Un samedi matin, nous devions boucler la mise en page. Cela prit plusieurs jours. Elle s’éparpillait sans cesse, mais voyant que je tenais bon et qu’elle pouvait se fier à mes conseils, elle réussit à se concentrer.
Et le livre a pris enfin forme : le corps de bâtiment est devenu corps de texte. Son existence marginale s’est transformée en marges et en paragraphes. Les couvertures superposées sur les lits de fer ont fusionné en une couverture unique et illustrée.
Un grand merci à Tama66/Pixabay pour la photographie.
à travers les mots, l’imaginaire et la mémoire partagée.
🤔 Vous avez envie de raconter votre histoire et vous vous posez mille questions ?
